Vous écoutez, vous incluez, vous cherchez à faire grandir les autres. Vous avez fait un long chemin pour en arriver là. Et pourtant, quelque chose tourne en rond : les décisions traînent, vous hésitez à diriger, et l’élan qui vous portait se change parfois en fatigue ou en indignation.
Ce sont souvent les signes de ce que l’on peut appeler les pièges du vert. Dans la spirale dynamique, le vert est la dernière couleur du premier palier, juste avant l’Opale (le jaune de la spirale dynamique), qui ouvre le second. C’est un niveau précieux. C’est aussi, selon Clare Graves et Ken Wilber, l’un des plus difficiles à dépasser.
Dans cet article, je vous propose de regarder dix pièges qui retiennent une personne dont le centre de gravité est vert, et des pistes pour chacun. Ces pièges ne sont pas des fautes. Ce sont les ombres de ses plus belles qualités, et presque tout le monde en traverse plusieurs en chemin.
Si vous vous reconnaissez dans certains d’entre eux, c’est plutôt bon signe : voir un piège, c’est déjà commencer à s’en dégager. Je vous invite à lire ces lignes avec la même douceur que celle que vous offrez aux autres.
Le vert, une étape précieuse et un seuil difficile
Le vert apporte beaucoup : l’écoute, l’empathie, l’attention aux émotions, le respect des différences, le souci du vivant et du sens. Il réhumanise ce que l’orange avait refroidi. Aucune organisation Opale n’existerait sans ces qualités.
Mais le vert porte un paradoxe. Il est né du développement : il a fallu traverser le rouge, le bleu et l’orange pour y arriver. Et c’est souvent la première couleur à nier qu’il existe un développement. Ken Wilber l’a décrit dans Boomeritis (2002), puis dans Trump and a Post-Truth World (2017) : en rejetant toute hiérarchie, la culture verte scie l’échelle sur laquelle elle est montée. Elle la retire du même coup à ceux qui voudraient monter à leur tour, et elle rejette les qualités des couleurs précédentes au lieu de les inclure.
Graves voyait dans le passage au second palier un saut d’une autre nature que les précédents. Pour la première fois, une couleur reconnaît que toutes les autres sont nécessaires, chacune à sa place. Les pièges qui suivent sont ce qui retient ce saut.
Sur ce site, je parle souvent des niveaux de Frédéric Laloux : Rouge, Ambre, Orange, Vert et Opale. Le vert est le même dans les deux cartes. L’Opale correspond à peu près au Jaune de la spirale : c’est le mot que j’emploie dans la suite de cet article.
Les dix pièges du vert
1. Rejeter toute hiérarchie
Pour une personne qui vit depuis le vert, hiérarchie veut souvent dire domination. Tout classement devient suspect : des personnes, des idées, des valeurs, et même des niveaux de développement. Cette méfiance a de bonnes raisons : les hiérarchies de domination ont fait beaucoup de mal.
Wilber distingue pourtant deux sortes de hiérarchies. Les hiérarchies de domination écrasent ceux qui sont en bas. Les hiérarchies de croissance, qu’il appelle aussi holarchies, emboîtent chaque niveau dans le suivant : l’atome dans la molécule, la molécule dans la cellule, l’enfant dans l’adulte. En rejetant les deux à la fois, on nie qu’il y ait quelque chose vers quoi grandir. C’est l’échelle sciée.
- Devant une hiérarchie, posez-vous une seule question : est-ce qu’elle opprime, ou est-ce qu’elle permet de grandir ?
- Reconnaissez des différences de compétence, d’expérience ou de maturité sans y voir une différence de valeur humaine.
- Observez votre réaction au mot « niveau ». Une gêne ou un agacement est une piste à explorer.
2. Le relativisme qui se contredit
« Tout est relatif », « chacun sa vérité », « il n’y a pas de bonne réponse ». Face au dogmatisme du bleu, cette ouverture est une vraie libération.
Poussée jusqu’au bout, elle se contredit. Affirmer qu’aucun point de vue n’est supérieur aux autres, c’est poser un point de vue que l’on tient pour supérieur aux autres. Wilber parle de contradiction performative, et de « folie aperspective » quand toutes les perspectives se valent au point qu’aucune ne guide plus. Sans critères, on ne sait plus choisir, ni distinguer ce qui aide de ce qui nuit.
- Remplacez « tout se vaut » par « chaque point de vue contient une part de vérité, partielle ».
- Formulez vos critères : une perspective est plus complète quand elle prend en compte davantage de points de vue et davantage d’êtres concernés.
- Autorisez-vous à dire « ceci est plus juste que cela », et à expliquer pourquoi.
3. Rejeter les couleurs d’avant
Le vert s’est construit contre l’orange, jugé matérialiste, compétitif et froid. Souvent aussi contre le bleu (les règles, l’autorité, la religion) et contre le rouge (la force, la colère, l’affirmation de soi).
Grandir, c’est transcender et inclure. Ce que l’on rejette ne disparaît pas : cela devient une part d’ombre. Et l’on se coupe de qualités dont on a besoin pour agir, comme le cadre du bleu, l’ambition de l’orange ou la force du rouge. L’Opale commence justement quand chaque couleur retrouve sa place. Tant qu’une couleur vous révulse, ce passage reste fermé.
- Notez ce que vous admirez en secret chez les personnes très orange que vous critiquez.
- Pratiquez la qualité saine d’une couleur rejetée pendant une semaine, dans une petite situation : poser une limite, tenir un engagement, fixer un objectif.
- Reconnaissez ce que vous devez aux couleurs d’avant : la science, la médecine et la liberté individuelle dont le vert profite viennent de l’orange.
4. Quand la sensibilité protège l’ego
Votre sensibilité est une vraie force, et le piège n’est pas d’être sensible. Wilber a appelé « boomeritis » un mélange particulier : une pensée pluraliste élevée, mise au service d’un ego qui ne veut pas qu’on lui dise quoi faire. « Personne n’a le droit de me juger » ressemble à de l’ouverture. Cela peut aussi protéger l’ego de tout retour.
Or le développement demande d’être dérangé. Un ego qui se met à l’abri derrière « c’est mon ressenti » ne se laisse plus toucher par ce qui pourrait le faire grandir.
- Demandez des retours exigeants à des personnes que vous respectez, et accueillez-les sans vous justifier.
- Distinguez « ce que je ressens » de « ce qui est vrai ». Les deux comptent, mais ce n’est pas la même chose.
- Repérez les moments où l’argument de la sensibilité vous évite un effort.
5. Le consensus à tout prix
Tout le monde doit être d’accord avant d’avancer. Le désir que chacun soit entendu est beau. Mais les réunions s’allongent, les décisions sont repoussées, et une seule objection suffit à tout arrêter. Frédéric Laloux observe que beaucoup d’organisations vertes s’y heurtent.
À force de vouloir inclure tout le monde, on n’avance plus. J’ai participé à des réunions de ce genre : on y parlait beaucoup, il en sortait peu d’actions concrètes, et au bout d’un moment le collectif s’épuisait. Ce sont souvent les personnes qui veulent agir qui partent en premier.
- Distinguez les personnes que l’on consulte de celle qui décide.
- Essayez la sollicitation d’avis décrite par Laloux : une personne décide, après avoir consulté celles qui sont concernées et celles qui savent.
- Posez la question de la sociocratie : est-ce assez bon pour maintenant, et assez sûr pour essayer ?
6. La gêne face au pouvoir
Le pouvoir paraît suspect, et cette méfiance est souvent née d’abus bien réels. Le leader se présente comme un simple facilitateur, s’excuse d’avoir de l’autorité, ou refuse de trancher.
Le pouvoir ne disparaît pas quand on le nie. Il devient informel, invisible, et donc impossible à discuter. Celui que l’on refuse en soi ressort de travers : reproches voilés, manipulation douce, épuisement. Et quand le leader ne dirige pas, quelqu’un d’autre occupe la place, souvent moins bien.
- Nommez le pouvoir que vous avez réellement, et ses limites.
- Distinguez le pouvoir sur les autres du pouvoir d’agir et du pouvoir avec les autres.
- Retrouvez votre rouge sain : une décision par jour, posée clairement, sans vous excuser.
7. Confondre régression et transcendance
Wilber a nommé ce piège le sophisme pré/trans. Ce qui est pré-rationnel (la pensée magique, la fusion, l’émotion brute) ressemble de loin à ce qui est trans-rationnel (une intuition qui inclut la raison, un sentiment d’unité qui n’efface pas la personne). Les deux sont « non rationnels », alors on les confond.
Cela donne le rejet de la raison au nom de l’intuition, l’idéalisation des sociétés traditionnelles, ou le retour à des croyances magiques prises pour de la spiritualité. On peut ainsi croire avancer alors que l’on revient en arrière. On abandonne la raison au lieu de la dépasser en l’incluant.
- Gardez la raison comme alliée : une intuition se vérifie, se confronte, se met à l’épreuve.
- Devant une expérience forte, demandez-vous si elle inclut votre capacité à penser, ou si elle la contourne.
8. Le contournement spirituel et la bienveillance obligatoire
Le psychologue John Welwood a appelé « contournement spirituel » l’usage de la spiritualité pour éviter les blessures et les émotions difficiles. « Tout est parfait », « il faut lâcher prise », la colère vue comme une émotion « pas assez évoluée ». La bienveillance devient une obligation, et le conflit un échec.
Les émotions mises de côté ne partent pas. Une colère interdite rend les limites impossibles à poser. Le développement passe par le corps et par l’ombre, pas seulement par des idées élevées : comprendre ne suffit pas.
- Accueillez la colère comme une information : elle signale souvent une limite franchie.
- Faites un travail sur vos parts d’ombre, par exemple avec le processus 3-2-1 proposé par Wilber.
- Donnez une place au corps : une pratique corporelle régulière ancre ce que la tête a compris.
9. La pureté morale et le besoin d’un adversaire
Don Beck a parlé de « mème vert méchant ». Le terme est dur, et il désigne une pente que nous connaissons tous : une tolérance immense pour toutes les différences, sauf pour ceux qui ne pensent pas comme soi. Le monde se divise alors entre éclairés et ignorants, oppresseurs et victimes. L’indignation devient un état permanent.
Juger de haut ceux que l’on trouve « moins évolués », c’est rester dans la lutte des couleurs du premier palier, avec un vocabulaire plus raffiné. L’Opale ne commence pas avec une meilleure position morale. Elle commence quand le besoin d’avoir raison se desserre.
- Repérez la personne ou le groupe que vous aimez détester, et cherchez ce qu’il a de juste.
- Remplacez « ils ne comprennent pas » par « qu’est-ce qu’ils protègent ? ».
- Écoutez une personne d’un autre bord jusqu’à pouvoir reformuler sa position d’une manière qu’elle approuverait.
10. Croire que l’on est arrivé
Depuis le vert, on se vit facilement comme au sommet : le plus ouvert, le plus conscient, le plus inclusif. Quand on découvre la carte intégrale, on peut aussi se ranger soi-même en Opale, parce qu’on en comprend les idées.
On ne cherche plus ce que l’on croit avoir trouvé. Or comprendre l’Opale n’est pas vivre depuis l’Opale. Comme je l’explique dans l’article « Spirale dynamique : pourquoi comprendre le jaune ne suffit pas à le vivre », la ligne cognitive avance bien avant le centre de gravité.
- Observez vos réactions sous pression plutôt que vos idées : c’est là que se montre votre centre de gravité.
- Demandez à vos proches comment vous réagissez quand on vous contredit.
- Gardez la posture du débutant : le développement continue toute la vie.
Pourquoi l’on reste dans le marécage
Ces pièges ont peut-être une racine commune. Le vert rouvre la porte des émotions et du corps. C’est un vrai progrès : ce que l’orange avait mis de côté peut enfin remonter. Mais derrière cette porte attendent aussi des blessures anciennes, parfois des traumatismes, que l’on n’avait pas encore les moyens de regarder.
J’ai l’impression que c’est l’une des raisons pour lesquelles beaucoup de personnes restent longtemps dans une sorte de marécage. On ressent beaucoup, on comprend beaucoup, et pourtant on tourne en rond. Une part de soi veut avancer, une autre a peur, une troisième veut protéger tout le monde. Tant que ces parts blessées décident en coulisses, la peur ne se desserre pas. Or c’est ce desserrement que Laloux place au cœur de l’Opale. Vu ainsi, plusieurs pièges, comme le consensus à tout prix, la gêne face au pouvoir ou le contournement spirituel, sont aussi des manières de se protéger.
Je l’ai vécu. Avant de découvrir l’IFS (Internal Family Systems, l’approche des parties intérieures de Richard Schwartz), j’avais souvent des parties en contradiction, et je cherchais un peu trop le consensus. Apprendre le Self-Leadership de l’IFS m’a permis de mieux voir mes parties, et d’accueillir davantage de complexité et de points de vue différents. Aujourd’hui, j’écoute mes parties intérieures. Et parfois, j’agis dans le sens contraire de ce que souhaiterait l’une d’elles : je l’ai entendue, mais je ne la laisse plus décider à ma place.
Le poète Walt Whitman l’a dit mieux que moi, dans Chant de moi-même : « Est-ce que je me contredis ? Très bien, alors je me contredis. Je suis vaste, je contiens des multitudes. » Nous sommes faits de paradoxes. Grandir ne consiste pas à les faire taire, mais à leur faire de la place sans les laisser décider seuls.
Le consensus intérieur à tout prix ressemble beaucoup au consensus des réunions : chacun est écouté, et rien ne bouge. Quelques pistes :
- Faites la différence entre écouter une part de vous et lui obéir. On peut accueillir une peur sans la laisser conduire.
- Approchez les parts qui ont peur avec curiosité plutôt qu’en les combattant : elles cherchent presque toujours à vous protéger.
- Pour les blessures profondes, faites-vous accompagner par un professionnel formé au trauma. Ce travail demande de la sécurité, et il ne se fait pas seul avec un livre.
Les dix pièges en un coup d’œil
| Piège | Ce qui est rejeté | Une première piste |
|---|---|---|
| Rejeter toute hiérarchie | L’idée même de croissance | Distinguer domination et croissance |
| Le relativisme qui se contredit | Les critères | Dire ce qui rend une vue plus complète |
| Rejeter les couleurs d’avant | Le rouge, le bleu, l’orange | Pratiquer une qualité saine rejetée |
| Quand la sensibilité protège l’ego | Les retours | Demander un retour exigeant |
| Le consensus à tout prix | La décision | La sollicitation d’avis |
| La gêne face au pouvoir | L’autorité | Nommer son pouvoir réel |
| Confondre régression et transcendance | La raison | Mettre l’intuition à l’épreuve |
| Le contournement spirituel | Les émotions difficiles | Accueillir la colère comme une information |
| La pureté morale | L’autre camp | Chercher ce qu’il a de juste |
| Croire que l’on est arrivé | Le chemin qui reste | Observer ses réactions sous pression |
Ce qui ouvre le passage
Ces dix pièges ont un point commun : chacun rejette ou évite quelque chose, que ce soit la hiérarchie, les couleurs d’avant, le pouvoir, la raison, la colère ou l’autre camp. Le passage vers l’Opale ressemble moins à une conquête qu’à une réconciliation. La peur se desserre, et avec elle le besoin de se définir contre.
Ce passage ne se décrète pas. Le centre de gravité se déplace lentement : souvent sur cinq à dix ans, et à condition de s’engager dans une pratique de vie intégrale. C’est ce que Wilber appelle l’Integral Life Practice : une pratique régulière qui travaille ensemble le corps, l’esprit, l’ombre et la dimension spirituelle. Même alors, aucune lecture ni aucun accompagnement ne peut garantir ce mouvement. Ce que vous pouvez faire, c’est créer les conditions pour qu’il devienne possible.
Ce que vous pouvez en faire
- Choisissez un seul piège. Celui qui vous a fait le plus réagir en lisant est souvent le bon. Observez-le pendant un mois, sans chercher à le corriger tout de suite.
- Faites la paix avec une couleur d’avant. Retrouvez une qualité saine du rouge, du bleu ou de l’orange, et pratiquez-la dans une petite situation.
- Passez de la tête au cœur et au corps. Ces pièges se voient avec la tête, mais ils se défont par la pratique, dans les émotions et dans le corps, et souvent avec un regard extérieur qui voit vos angles morts.
Reconnaître ces pièges ouvre la porte. C’est la pratique, avec le temps, qui fait le chemin.
Pour aller plus loin : Ken Wilber, Boomeritis (2002) ; Ken Wilber, Trump and a Post-Truth World (2017) ; Ken Wilber, Une brève histoire de tout ; Don Beck et Christopher Cowan, Spiral Dynamics (1996) ; Frédéric Laloux, Reinventing Organizations (2014) ; John Welwood, Toward a Psychology of Awakening (2000) ; Ken Wilber, Terry Patten, Adam Leonard et Marco Morelli, Integral Life Practice (2008) ; Richard Schwartz, No Bad Parts (2021) ; Walt Whitman, Feuilles d’herbe (1855).
Article rédigé à l’aide de l’IA.
