Méditer ne suffit pas : états, stades et les trois corps

Vous méditez. Vous avez peut-être déjà connu des moments de paix profonde, de vaste silence intérieur. Et pourtant, le lundi matin, en réunion, la même tension revient, la même réaction part trop vite. La vision intégrale éclaire ce décalage : un état de conscience n’est pas un stade de développement, et la paix ne tient dans la durée que si le corps peut la porter.

Pendant des années, j’ai fait le yoyo. En méditation, je touchais une paix profonde, à laquelle je m’identifiais. De retour dans ma vie, c’était le chaos : je ne savais pas gérer mes émotions, ni les conflits, ni rester avec l’intensité de mes sensations. J’avais l’impression d’être le docteur Jekyll et M. Hyde, tantôt dans la lumière, tantôt dans une obscurité profonde. Et plus je cherchais la lumière, plus l’obscurité me rattrapait.

Ce M. Hyde, c’était mon ombre : des blessures anciennes, des parts de moi que je n’avais pas encore regardées. La méditation me donnait accès à de beaux états, mais elle ne les soignait pas. Nous y reviendrons plus loin.

Cet article regarde pourquoi, avec deux distinctions de la vision intégrale de Ken Wilber, celle entre les états et les stades et celle des trois corps, puis avec ce que l’ombre vient y faire. Et ce que cela change pour un leader qui pratique.

Un état n’est pas un stade

Un état de conscience est une expérience passagère. Il vient, il repart. Être réveillé, rêver, dormir profondément : ce sont des états que nous traversons chaque jour. La méditation donne accès à d’autres états : un calme vaste, une présence témoin, parfois un sentiment d’unité avec tout ce qui est. On parle d’expérience sommet quand cet état arrive avec force, sans prévenir.

Un stade (on parle aussi de niveau de développement), lui, est une manière durable de donner du sens au monde : ce que vous voyez, ce qui compte pour vous, la place que vous faites aux autres. Il se construit lentement, sur des années, et il ne disparaît pas à la fin d’une séance.

Ces deux axes sont indépendants. On peut vivre un état très élevé à n’importe quel stade. Et chacun interprète son expérience avec les lunettes de son stade : la même expérience d’unité sera lue comme un ordre venu d’une force toute-puissante, parfois jusqu’à justifier la violence, au stade Rouge ; comme une rencontre avec Dieu dans un cadre religieux (Ambre) ; comme un phénomène du cerveau dans un cadre rationnel (Orange) ; comme la révélation que nous sommes tous reliés, et que le lien entre les êtres est sacré, au stade Vert ; et comme un état précieux parmi d’autres, à intégrer dans sa vie, au stade Opale (le jaune de la spirale dynamique).

Ken Wilber et Allan Combs ont croisé ces deux axes dans un tableau, appelé la matrice de Wilber-Combs : les états de conscience à l’horizontale, les stades à la verticale. Chaque case est possible.

Il existe pourtant une progression propre aux états. Avec la pratique, on y accède plus facilement, plus souvent, et on y reste plus stable : du subtil au causal, puis au témoin et au non-duel. Ken Wilber parle de stades d’états. C’est là que la méditation fait vraiment avancer. Mais ces stades d’états ne disent rien de votre stade de développement : un méditant très expérimenté peut continuer à voir le monde depuis Ambre ou Orange.

Pour un leader, la conséquence est simple. Une belle retraite de méditation ne change pas, à elle seule, la façon dont vous décidez, déléguez ou gérez un désaccord. Et un moment d’unité ne fait pas de vous un leader Opale. L’état de conscience vécu pendant la retraite vous a montré quelque chose. Il reste à l’intégrer dans votre quotidien, jour après jour. C’est ainsi que les états finissent par nourrir votre développement.

Les trois corps

La vision intégrale reprend une idée présente dans de nombreuses traditions spirituelles : à chaque grand état correspond un « corps ».

  • Le corps physique, ou grossier, est celui que l’on peut toucher. Il est lié au moment où nous sommes réveillés. C’est celui auquel nous nous identifions le plus au quotidien.
  • Le corps subtil est celui des énergies, des émotions et des ressentis intérieurs. Il est lié au rêve. C’est là que se loge ce que le philosophe Eugene Gendlin appelle le felt sense : cette sensation encore floue qui sait, avant les mots, si une décision est juste pour vous.
  • Le corps causal est si subtil qu’il paraît vide. Il est lié au sommeil profond, et, en méditation, à ce silence vaste d’où tout semble naître. Le mental n’y a pas vraiment accès : on ne peut que le goûter.

Beaucoup de méditants accèdent assez vite au corps causal, au moins par moments. C’est une vraie ressource. Mais y accéder ne veut pas dire pouvoir y vivre.

La méditation ouvre aussi deux états qui n’ont pas de corps propre, parce qu’ils traversent les trois. Turiya, « le quatrième » en sanskrit, est l’état témoin : une conscience tranquille qui observe l’état réveillé, le rêve et même le sommeil profond, sans s’identifier à ce qu’elle voit. Turiyatita, « au-delà du quatrième », est l’état non duel : le témoin lui-même se dissout, il n’y a plus de séparation entre celui qui regarde et ce qui est regardé. Tout ce qui apparaît, y compris vos émotions et votre corps, est vécu comme une seule réalité.

Le schéma ci-dessous rassemble ces cinq dimensions. Les trois corps s’emboîtent : le subtil contient le physique, et le causal contient les deux. Turiya, le témoin, les regarde. Turiyatita englobe le tout, y compris le témoin qui regarde.

Les trois corps en cercles emboîtés : le physique au centre, contenu par le subtil, lui-même contenu par le causal. Turiya, le témoin, regarde les trois. Turiyatita, le non-duel, englobe le témoin et tout ce qu’il voit

Pourquoi la paix ne tient pas

Une coach m’a un jour expliqué ce qui m’avait manqué. Pour vivre durablement depuis le corps causal, il faut habiter pleinement le corps physique et le corps subtil. Plus on les habite, plus le causal peut guider le subtil, et plus le subtil peut guider le physique. La paix devient alors une présence qui traverse vos émotions et vos gestes, et non plus un refuge loin d’eux.

C’était mon cas : j’étais coupé de mon corps, longtemps dissocié. Je vivais dans ma tête, dans l’analyse, loin de mes émotions et de mes sensations. La vision intégrale parle de lignes de développement : nous ne grandissons pas d’un bloc, mais sur plusieurs lignes à la fois (cognitive, émotionnelle, relationnelle, somatique, spirituelle…), et chacune avance à son rythme. Chez moi, la ligne spirituelle avançait, tandis que la ligne somatique et la ligne émotionnelle restaient loin derrière. La méditation m’a même, un temps, servi à les éviter. Le psychologue John Welwood a donné un nom à ce mouvement : le contournement spirituel, l’usage de la spiritualité pour éviter ce qui fait mal au lieu de le traverser. J’en parle plus en détail sur mon autre site, kevinsolinski.com, dans l’article « Moins souffrir en arrêtant de fuir ce qu’on ressent ».

Pour en sortir, il m’a fallu un long travail de reconnexion au corps : le rolfing, une thérapie en Somatic Experiencing, une thérapie IFS. La communication non violente m’a aidé à mieux comprendre mes émotions, et IFS à reconnaître et intégrer mes différentes parts. Ma formation de coach intégral, puis différents programmes de coaching intégral, ont aussi beaucoup compté dans mon développement. J’ai fini par arrêter de méditer et de chercher à vivre toujours plus d’états différents, car au final, cela ne m’aidait pas. Je ne suis d’ailleurs certainement pas assez souvent en lien avec des états de conscience élargie. C’est un chemin, que je raconterai plus en détail dans un prochain article.

Il y a une autre raison pour laquelle la paix ne tient pas. On ne choisit pas les émotions que l’on coupe : en se coupant de la peur, de la tristesse ou de la colère, on se coupe aussi de la joie et de l’amour. La paix obtenue en évitant le corps est une paix étroite. Elle tient tant que rien ne la bouscule.

Chez un leader, ce décalage se voit souvent ainsi :

  • un calme apparent, mais une tendance à éviter les conflits nécessaires ;
  • un discours sur la bienveillance ou l’unité quand l’équipe a surtout besoin d’une décision claire ;
  • des décisions prises « de la tête », sans écouter ce que le corps signalait ;
  • une colère qui déborde d’un coup, sur un détail, après des semaines de sérénité affichée ;
  • une fatigue que la méditation ne répare plus.

Quand l’ombre reprend la main

Derrière plusieurs de ces signes, on retrouve l’ombre évoquée au début : les parts de vous mises de côté parce qu’elles faisaient trop mal ou n’étaient pas acceptées. Le conflit que l’on évite, la colère qui finit par déborder viennent souvent d’elles. La méditation peut les apaiser un moment, elle ne les réintègre pas. C’est le travail que Ken Wilber appelle clean up. Réintégrer, c’est aller à la rencontre de ces parts plutôt que d’essayer de les éviter.

Sous stress, une part peut prendre toute la place. En langage IFS (les systèmes familiaux intérieurs de Richard Schwartz), on dit qu’on est « amalgamé » à cette part : on voit le monde à travers ses yeux. On redescend alors de plusieurs étages, vers un stade de développement antérieur qui offre moins de capacités. C’est ainsi que le leader capable, d’habitude, de tenir plusieurs points de vue se raidit et veut avoir raison. Ce n’est pas une faute : c’est le signe qu’une part a encore besoin d’attention.

Mon M. Hyde, c’était cela. Quand la colère montait, je redescendais de plusieurs étages d’un coup : j’avais à nouveau cinq ans. IFS m’a aidé à reconnaître ces moments et à les traverser autrement. Ils sont devenus beaucoup plus rares, même si c’est un travail en cours.

C’est aussi ce qui explique les dérives de certains maîtres spirituels. Ils ont parfois accès à des états très profonds, mais ils n’ont pas soigné certaines blessures. Leur ombre agit alors à travers leur pouvoir :

  • des relations sexuelles avec des élèves, sous couvert d’enseignement ;
  • des humiliations et des violences présentées comme des épreuves « pour faire tomber l’ego » ;
  • un besoin d’argent, de luxe ou d’admiration sans limite ;
  • des addictions, à l’alcool par exemple ;
  • une emprise sur la communauté, où toute critique devient un manque de foi.

Or, dans un développement sain, il ne s’agit pas de « faire tomber » l’ego. Il faut d’abord un ego solide et en bonne santé pour pouvoir ensuite le dépasser. Et le dépasser ne veut pas dire s’en débarrasser : on cesse simplement de s’y réduire, tout en continuant à s’appuyer sur lui. Le psychologue Jack Engler le résume ainsi : « Il faut être quelqu’un avant de pouvoir n’être personne. »

Les exemples documentés ne manquent pas. En 2018, une enquête indépendante a confirmé les abus physiques, sexuels et psychologiques de Sogyal Rinpoché, l’auteur du Livre tibétain de la vie et de la mort. Andrew Cohen, longtemps proche de Ken Wilber, a lui-même présenté des excuses publiques en 2013 pour la façon dont il avait traité ses élèves. Un état d’éveil, même réel, ne protège pas de son ombre. Seul le travail de réintégration le fait.

S’éveiller ne suffit pas : les cinq mouvements

Ken Wilber résume le chemin en cinq mouvements, que l’on gagne à travailler ensemble. La méditation sert surtout le premier.

MouvementCe que c’estDes pratiques possibles
S’éveillerAccéder à des états plus vastes, jusqu’au témoin et au non-duelMéditation, contemplation, prière
GrandirTraverser les stades, voir le monde de façon plus large et plus complexeCartes du développement, coaching intégral, retours honnêtes, temps long
S’ouvrirÉlargir ses perspectives : les quatre quadrants, les différentes lignes d’intelligence, les types de personnalitéCartes intégrales, retours de personnes très différentes de soi, coaching intégral
RéintégrerRetrouver les parts de soi rejetées, l’ombreProcessus 3-2-1, IFS, coaching intégral, thérapie
Prendre sa placeFaire vivre tout cela dans le corps, les relations et l’actionPratiques corporelles, relations, travail, engagement, coaching intégral
D’après Ken Wilber : wake up, grow up, clean up, show up dans The Religion of Tomorrow (2017), puis open up ajouté dans Finding Radical Wholeness (2024).

C’est tout le sens d’une pratique de vie intégrale : prendre soin du corps, du mental, de l’esprit et de l’ombre, avec régularité. Changer de stade prend en général cinq à dix ans, et seulement avec une pratique de ce type. La méditation en est une part essentielle, mais une part seulement.

Une pratique de vie intégrale suit aussi un mouvement d’élargissement. On commence par soi, puis ses proches, son équipe, sa communauté, et le cercle s’agrandit peu à peu pour prendre soin de plus en plus d’humains et d’êtres vivants. Il est souvent plus sain de commencer par la base : s’apporter de l’amour au quotidien, savoir poser ses limites, dire non quand c’est nécessaire. Sans cela, prendre soin du monde devient vite une autre façon de s’oublier. C’est le sens de ma proposition « Devenir son propre allié », sur mon autre site, kevinsolinski.com.

Ce que vous pouvez en faire

  1. Méditez avec le corps. Pendant la séance, laissez votre attention reposer dans vos sensations plutôt que de chercher à vous élever au-dessus d’elles, comme le propose Reginald Ray dans ses méditations somatiques. Puis gardez ce contact dans la journée : sentir vos pieds sur le sol pendant que vous parlez en réunion suffit à rester présent.
  2. Repérez votre yoyo. Notez les situations où votre calme disparaît : un conflit, une personne, un enjeu. Demandez-vous alors : quelle part de moi prend la place à ce moment-là, et que cherche-t-elle à protéger ? C’est là que se trouve votre prochain travail, pas sur le coussin.
  3. Écoutez le corps subtil. Face à une décision, demandez-vous : « Qu’est-ce que je sens dans le corps quand j’imagine dire oui ? Et non ? » Laissez la sensation se préciser avant de trancher. Le qi gong, ou le focusing d’Eugene Gendlin, aident à affiner cette écoute.
  4. Habitez le corps physique. Marche, yoga, danse : pas pour performer, pour être dedans. Quelques minutes par jour valent mieux qu’une heure par mois.
  5. Faites-vous accompagner. Un coach intégral, ou développemental, aide à voir quelles lignes avancent et lesquelles attendent. Si des sensations très fortes remontent, liées à d’anciens traumatismes, avancez avec un professionnel formé au trauma, afin de les ressentir au fur et à mesure : goutte à goutte, pour reprendre l’image de la titration de Peter Levine (Somatic Experiencing).

Comprendre la différence entre un état et un stade ouvre une porte. La pratique, dans le corps et dans la vie, fait le chemin. Ni la méditation ni un accompagnement ne raccourcissent le chemin. Mais ils peuvent vous aider à habiter pleinement là où vous êtes, et à laisser vos plus beaux moments de paix transformer votre manière de diriger.

Pour aller plus loin : Ken Wilber, Integral Spirituality (2006) ; Ken Wilber, Terry Patten, Adam Leonard et Marco Morelli, Integral Life Practice (2008) ; John Welwood, Toward a Psychology of Awakening (2000) ; Eugene Gendlin, Focusing (1978) ; Reginald Ray, Touching Enlightenment (2008) ; Ken Wilber, The Religion of Tomorrow (2017) ; Ken Wilber, Finding Radical Wholeness (2024).

Pour aller plus loin

Comprendre ne suffit pas. Commençons par une séance d’exploration.